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Au Zorba, entre Portugal, Grèce et Kabylie, le melting-pot remet sa tournée
Par Clara GeorgesPublié le 23 juillet 2021 à 17h00, mis à jour à 06h07
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ReportageEn rades ! (2/6). Depuis 2019, le photographe Guillaume Blot écume les bistrots de France. A la réouverture des cafés, « Le Monde » l’a accompagné dans six d’entre eux. Cette semaine : Le Zorba, dans le quartier de Belleville à Paris.
Il y a L’Origine du monde, et puis l’origine du Zorba. Dans les deux cas, c’est mystérieux. « C’est comme dans le film, vous savez, Zorba le Grec ? Ils ont appelé le bar comme ça parce qu’avant, les patrons c’étaient un Kabyle et un Grec », dit Rabah Becheur, 38 ans, lui-même kabyle et gérant, depuis 2017, du Zorba, bistrot mythique de Belleville, à Paris. Arrive Eric, tablier de boucher, check de poing avec Rabah sur la petite terrasse bruyante et encombrée. « Ah voilà, lui, il sait tout, il va tout vous raconter ! »
Rabah Becheur, patron du Zorba, devant des employés et habitués du Zorba, dans le quartier de Belleville, à Paris, le 28 mai 2021.
Rabah Becheur, patron du Zorba, devant des employés et habitués du Zorba, dans le quartier de Belleville, à Paris, le 28 mai 2021. GUILLAUME BLOT POUR « LE MONDE »Eric travaille chez Elido, la boucherie d’à côté, depuis quarante ans. « En 1982, je finissais ma journée, je posais le tablier et je venais servir ici. Le soir, on tirait le rideau rouge, et on installait le poker en fond de salle. Je servais les whiskys, les alcools. C’était super, je buvais à l’œil, jusqu’à minuit, 1 heure. Attention, je bossais au black, hein. A l’époque, les patrons, c’était un Egyptien et un Portugais. Philippe et euh… attendez… José ? » Flottement. La clientèle, par contre, il s’en souvient bien : « Le matin, c’était des Yougoslaves et des Français ; l’après-midi, des Antillais ; et le soir, des Marocains, des Tunisiens, des Egyptiens. »
« Absences non tolérées »Une voix s’élève de la table d’à côté. Casquette bleue, sac rempli de bananes aux pieds, demi de blonde entre les mains, un homme lance : « Eric, c’est le seul Gaulois dans le quartier ! » Personne ne l’écoute, alors, il le redit, plus fort. Rabah reprend son arbre généalogique du bistrot. « En 2007, c’est une Marocaine qui a repris en gérance. Et en 2009, c’est José, le Basque, jusqu’à ce que je le lui rachète. »
Un type arrive, prend une chaise comme si son nom était écrit dessus. « Ah, ça c’est Abbas, l’Espagnol ! » L’Espagnol va se chercher un demi et revient sur sa chaise. Rabah : « Je l’avais embauché comme vigile pour faire les afters, de 5 à 10 heures du matin. Un jour il se pointe pour bosser à 5 heures, en bermuda, bourré ! Du coup, je l’ai renvoyé. Eh ben, il est pas rentré chez lui, il est allé au bar se commander à boire. »
« Quand on vit une certaine solitude chez soi, on a besoin de s’en extraire. Un lieu comme Le Zorba, c’est rare. A Paris, c’est en voie de disparition », déplore Mohamed
Comme Mohamed, 51 ans, chapeau noir, veste de costume, bière, assis à la table d’à côté avec l’homme aux bananes. « Un jour, il y a trois ans, je suis entré pour boire un verre. Je suis resté toute la nuit. Le piège. » Depuis, c’est tous les jours. « Comme à l’ANPE ! Absences non tolérées. » Le reste du temps, il est taxi. « Quand on vit une certaine solitude chez soi, on a besoin de s’en extraire. Un lieu comme Le Zorba, c’est rare. A Paris, c’est en voie de disparition. »
En face de lui, l’homme aux bananes acquiesce. « Oui, ici, tout le monde se mélange, toutes les nationalités. Bon, sauf les Chinois ; eux, ils restent entre eux. » Pour se présenter, il sort sa carte d’identité. Lucas, 70 ans. Avant, il s’appelait Achour, mais il a demandé sa réintégration dans la nationalité française, qu’il avait perdue au moment de l’indépendance de l’Algérie, et il en a profité pour changer de prénom. « La France m’a tout donné : l’instruction, le logement, le boulot. A la prochaine élection, je vote Le Pen ! Regardez tous ces auvergnats. Il faut retrouver un peu de civisme. Même moi, je m’inclus dans le constat. La France aux Français ! » Ses heures à lui, au Zorba, c’est 13 heures-20 heures. Après, place aux jeunes.
A gauche : joueurs de PMU, en conciliabule. A droite : Lucas, de dos, en terrasse du Zorba, à Paris, le 28 mai 2021.
A gauche : joueurs de PMU, en conciliabule. A droite : Lucas, de dos, en terrasse du Zorba, à Paris, le 28 mai 2021. GUILLAUME BLOT POUR « LE MONDE »La nuit, Le Zorba est une fête. On y danse au sous-sol, en haut, partout, et quasiment toute la nuit : fermeture de 2 heures à 5 heures du matin, l’heure où déboulent les fêtards du quartier. Mohamed Lamouri, 39 ans, y est presque tous les soirs, il arrive vers 23 h 30. « Je commande un diabolo pêche, ou un diabolo fraise, et je danse jusqu’à la fermeture. » Puis il prend le bus de nuit jusqu’à Livry-Gargan pour rentrer chez lui. Ou alors il reste avec Rabah et son frère, rideau fermé, jusqu’à la réouverture. Parfois aussi, il y chante, de sa voix rauque comme un rocher, dans la salle de concert au sous-sol. Ces soirs-là, Le Zorba est plein à craquer.
Lire le portrait : Mohamed Lamouri, l’amoureux de la ligne 2La journée, l’homme, malvoyant, répand sa mélancolie sur la ligne 2 du métro, avec son synthétiseur Casio, il joue souvent une reprise de Cheb Hasni qui fait monter les larmes. Là, il sort son deuxième album et s’apprête à partir en tournée. Pendant le confinement, il venait tous les jours au Café de Paris, l’autre bistrot de Rabah Becheur, discuter et boire un café rideau fermé. « Momo, ce n’est pas un client, c’est la famille. On était juste entre nous », justifie Rabah.
« C’est comme ma maison »Quelques minutes encore, et la famille s’agrandit. Un homme arrive, béret, démarche lente, gestes de toute éternité, il va chercher son café à l’intérieur. « Le plus ancien des anciens. Salah, il vous dira tout. Il est là depuis toujours. »
Salah, 81 ans, a une petite table pliante installée à côté du bistrot, sur laquelle il plastifie des papiers d’identité. Tous les soirs, il la range au Zorba, tous les matins, il la récupère. Pendant le confinement, il avait la clé. « C’est comme ma maison. » Il est là depuis 1970. Sa maison, l’autre, est à Constantine, avec sa femme, ses six enfants, ses douze petits-enfants.
Mohamed Lamouri, devant le Zorba, à Paris, le 28 mai 2021. A droite : sur le mur à l’intérieur, une affiche de l’un des concerts du chanteur.
Mohamed Lamouri, devant le Zorba, à Paris, le 28 mai 2021. A droite : sur le mur à l’intérieur, une affiche de l’un des concerts du chanteur. GUILLAUME BLOT POUR « LE MONDE »Le mois prochain, si tout va bien, Salah rentre. « Pour y finir mes jours. » Il complète le puzzle de l’origine du Zorba. « Jusqu’en 1990, ça s’appelait La Comète. C’était Tonio, un Portugais, qui le tenait. Puis Momo le Kabyle a repris avec un associé grec, et ils l’ont renommé Le Zorba. » Dans le film, Zorba aime boire, rire, danser et chanter. Un personnage, des conteurs, des interprétations : c’est ainsi que naissent les mythes.
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